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JMG : Pourquoi publiez-vous ces
« Confessions » ?
Constanze Mozart
: Depuis plus de 200 ans, on raconte tant de calomnies
à notre sujet ! je voulais que pour la première
fois, le public connaisse ma vérité ; Saviez-vous,
par exemple que Wolfgang était atteint d'une malformation
physique et qu'il la cachait soigneusement ? - J'ai vécu
51 ans après la mort de Wolfgang. Ma vie après
lui a été très riche en événements
et m'a semblée affreusement longue. J'allais dire «
ma vie sans lui » mais ce serait faux : Je n'ai jamais
vécu sans lui car il était présent à
chaque instant. Je l'aimais avant qu'il ne me regarde, je
l'aimais lorsque nous étions mariés, je l'aimais
encore après sa mort, et même au delà
; j'ai consacré ma vie à illustrer son génie,
sans relâche. Lui survivre 51 ans me paraît incroyable,
car j'étais souffrante en permanence, et je pensais
mourir la première.
JMG : On ne vous connait pas très
bien et l'on vous imagine plutôt dans la peau d'une
bourgeoise désoeuvrée.
Constanze Mozart
: Eh bien vous vous trompez. J'ai été
instruite en musique et en chant de façon sérieuse,
j'ai appris à parler 3 langues couramment et vous n'
êtes pas au bout de vos surprises. Il faut lire mes
« Confessions » pour tout savoir, notamment sur
les petites choses de la vie quotidienne. Oui j'aimais les
beaux vêtements ! mais mon époux était
musicien de la cour ; pouvais-je me présenter vêtue
de façon démodée et faire pleurer de
honte mon époux ? Nous devions pêcher pour trouver
des commandes de musiques mais en aucun cas il ne fallait
inspirer de pitié. C'est une occupation très
prenante de chercher un emploi sans montrer son désarroi.
Après ma mort, on s'est étonné de la
simplicité austère de ma garde-robe. J'ai porté
le deuil 51 ans à ma façon.
JMG : On dit à plusieurs
reprises que Mozart ne vous aimait pas, qu'il fut obligé
de vous épouser alors qu'il était amoureux de
votre soeur, Aloisia.
Constanze Mozart
: Ces mensonges sont d'une stupidité tenace.
Ma soeur fut effectivement le premier amour de Wolfgang et
je crois même qu'il espérait l'épouser,
à condition que Leopold Mozart donne son consentement.
Puis Wolfgang est parti à Paris, se faire connaître
; là, il refusa un poste à la cour de Versailles
et dut affronter le deuil de sa mère. La pauvre femme
est morte dans la chambre de Wolfgang, d'une sorte de fièvre
typhoïde. Je ne l'ai jamais connue autrement que par
le portrait accroché au mur, dans le salon de la maison
familiale de Salzbourg. Je pense que c'était une bonne
personne.
Pour en revenir à ma soeur,
lorsque Wolfgang revint de Paris, il retrouva ma famille installée
bourgeoisement, car la voix de ma soeur et ses attraits physiques
lui avaient permis d'obtenir un poste de chanteuse en remplacement
d'une cantatrice. Elle devenait donc célèbre,
et n'avait plus besoin de son petit fiancé à
qui elle tourna le dos. C'était le soir de Noël.
Wolfgang Mozart était si découragé par
la froideur de ma soeur que j'ai eu énormément
de chagrin pour lui. Moi j'avais changé depuis son
départ ; j'étais une jeune fille sans vraie
beauté, mais pas non plus dénuée de charmes.
Je pensais qu'il s'en apercevrait, mais non, rien du tout.
J'ai attendu qu'il guérisse de sa déconvenue
et cela ne fut pas agréable pour moi. Je désespérais
parfois.
Lorsqu'il s'installa, quelques mois
plus tard dans notre maison, en louant une de nos chambres
d'hôte, nous fîmes davantage connaissance et progressivement,
je sus lui rendre quelques petits services et lui donnai toute
l'attention que mon coeur me dictait. Nous nous aimions bientôt,
et c'est Wolfgang qui projeta de m'épouser, bien avant
que ma mère ne lui tendît un piège, en
s'appuyant sur une sordide histoire « d'honneur de famille
». Wolfgang avait oublié ma soeur depuis bien
longtemps, et d'ailleurs il parlait d'elle en disant qu'elle
était fausse et que ce n'était qu'une coquette
présomptueuse. Il est vrai que je n'ai jamais eu sa
beauté, mais je possède une très belle
voix que vous écoutez encore certainement, dans la
Messe en Ut mineur K .427, dont la partie soprano fut écrite
tout spécialement pour moi. Si vous refusez d'y voir
une preuve d'amour &...
JMG : Alors, pouvez-nous nous expliquer
d'où provient cet effroyable malentendu entre vous
et le reste de l'humanité, depuis plus de 2 siècles
?
Constanze Mozart
: Lorsque nous nous sommes mariés, le consentement
de Leopold Mozart ne nous était pas encore parvenu
; mon beau-père a donc su que nous nous étions
passés de son avis. Premier mauvais point pour moi.
Plus tard, c'est ma belle-soeur Nannerl qui se lamenta secrètement
de ne trouver aucun mari et craignit de rester vieille fille
car elle avait déjà passé 30 ans. Evidemment,
je devins une sorte de concurrente car je lui ôtais
son frère, lui qui avait déjà raflé
les honneurs et le talent. Second mauvais point pour moi.
Quelques jours plus tard, je fis découvrir à
mon époux comme j'aimais les Fugues de Bach et je l'
ai grondé sévèrement de n'en avoir jamais
composé une seule. Après cela, Wolfgang écrivit
à son père, pour lui « reprocher »
gentiment d'avoir oublié l'art de la fugue dans son
enseignement. Cela n'était qu'une plaisanterie, pour
montrer à mon beau-père que j'étais en
mesure de parler musique. Hélas, ce fut mon troisième
mauvais point. Lorsque nous avons eu notre fils Carl, sa drôlerie
et son gentil caractère furent reconnus, pourtant la
famille refusa toujours de voir en lui l'héritier.
On attendit que Nannerl se reproduise pour estimer que la
famille possédait un digne héritier. Ce comportement
était assez typique de mon beau-père et cela
me fit souvent secrètement pleurer. Il ne m'a jamais
nommée par mon prénom et ne s'est jamais adressé
à moi. J'étais transparente, inexistante. J'
ai passé des années à tenter de me faire
aimer de lui. A sa mort, j'ai autant été soulagée
qu'effondrée.
JMG : On vous reproche beaucoup
d'avoir réussi à effacer vos dettes après
la mort de Mozart et toutes les hypothèses sur votre
« sens des affaires redoutable » sont généralement
impitoyables.
Constanze Mozart : Quelle femme,
aujourd'hui, si le destin lui arrache son mari et la laisse
veuve avec deux orphelins, n'ira pas ouvrir les tiroirs de
son mari ? Dites-moi si vous êtes choqué que
j'aie pu chercher de l'argent en ressortant de vieilles reconnaissances
de dettes, en vendant quelques partitions et en faisant achever
le Requiem, pour en percevoir le solde. Aujourd'hui, les femmes
qui se retrouvent dans la même situation fouillent pour
chercher désespérément une assurance
- vie ou quelque chose qui les soulagera - peut-être
- d 'une partie de leur dénuement.
JMG : Concernant le Requiem,
vous avez tout de même vendu extrêmement cher
une oeuvre qui n'était pas entièrement de Mozart.
Est-ce bien honnête ?
Constanze Mozart
: A l'instant où cet homme m'a remis le complément
de la somme, il a su de ma bouche que Mozart s'était
interrompu au Lacrimosa. Süssmayr n'a fait que remplir
des blancs, ne me dites pas qu'il a fait un faux, même
s'il a été assez stupide pour imiter la signature
de Mozart, fort mal d'ailleurs.
JMG : Diriez-vous que Mozart et
vous, formiez un couple uni ?
Constanze Mozart
: Nous étions très unis ; Wolfgang possédait
un humour assez particulier que peu de personnes comprenaient.
Il avait un solide appétit de câlins et j'aimais
aussi le contenter. Nous adorions manger des volailles au
petit déjeuner et boire le soir, des litrons de vin
du Rhin ou de bière, danser dans les bals costumés
et dormir très peu la nuit. Nos journées étaient
rythmées par les enfants et les obligations de travail,
tandis que nos nuits étaient presque toujours festoyées.
Tout cela suffisait pour faire de moi une épouse indigne
et futile aux yeux de ma belle-famille. Pourtant Nannerl n'
a pas toujours dépensé son temps dans les occupations
les plus intelligentes :elle jouait aux cartes et promenait
son chien, ou s'abîmait les genoux à confesser
ses mauvaises pensées. Elle a connu la douleur d'enterrer
ses propres enfants, mais cela ne lui a pourtant jamais inspiré
le moindre mot aimable, lorsque j'ai enterré 4 des
miens. Wolfgang et moi étions accablés de chagrin
et le soutien n'est jamais venu de sa propre famille. J'avais
honte pour eux de laisser leur frère, leur fils ou
neveu dans une telle solitude.
JMG : Dans quelle catégorie
placeriez-vous ces deux livres de "confessions"
?
Constanze Mozart
: Je n 'aime pas trop classer les choses ou les
gens par catégories, mais je dirais que ce sont des
romans qui mettent notre histoire à la portée
de tous. ; j'étais l'épouse du plus grand génie
de la musique, alors que rien ne m'y avait préparée.
J'ai tenté d'organiser notre vie de façon à
lui ménager tous les agréments propices à
son art. A sa mort, j'ai organisé plusieurs tournées
de concert où j'ai chanté ses oeuvres, j'ai
instauré la protection des droits de ses oeuvres, car
personne ne pouvait jadis protéger son travail des
voleurs et bandits de l'Art, j'ai pensé le Mozarteum,
j'ai fait dresser des statues de Mozart. Je suis allée
très loin dans ma rage de faire revivre Mozart.
JMG : Aller très loin, c'est
à dire ?
Constanze Mozart
: Des années après mon veuvage, je me
sus remariée, avec un diplomate, obsédé
par l'oeuvre de Mozart et admiratif de son talent. Ensemble,
nous avons écrit la première biographie complète
de Wolfgang Amadé Mozart. Nous parlions de lui, nous
vivions avec son image et son oeuvre en permanence et j'étais
à l'abri des soucis matériels.
JMG : Que pensez-vous des biographies
traditionnelles écrites sur Mozart et vous ?
Constanze Mozart
: Elles sont parfois insultantes pour moi. Quand elles
ne le sont pas, elles m'oublient généralement.
Sur Wolfi, hélas, on lit encore beaucoup trop d'âneries.
Nous avons souvent souffert des commérages. Le dernier
a fait beaucoup de mal à Wolfgang : on m'accusait de
coucher avec un de ses élèves, alors que j'étais
enceinte de notre dernier petit. Comme l'enfant est né
avec la même malformation que Wolfgang, les rumeurs
ont cessé un temps. Mais combien de larmes versées,
avant d'être innocentée !
JMG : Et que pensez-vous du film
Amadeus de Milos Forman, qui a maintenant vingt ans ?
Constanze Mozart
: Le film est un beau film ; l'éclairage est
sublime, les costumes aussi, tout est très riche. Mais
il contient beaucoup d'aberrations historiques. Wolfgang ne
riait pas sottement mais il riait pour des sottise. Et tout
le monde sait bien que Salieri ne l'a pas empoisonné,
même s'il en rêvait. Le Requiem a été
achevé par Franz Xaver Süssmayr, selon les instruction
précises de Wolfgang, comme je vous l'ai dit tout à
l'heure. Concernant le Requiem, il manquait juste des notes
par endroit. J'avais pensé contacter Beethoven pour
le compléter, mais il était occupé avec
sa mère soufrante, je crois. Plus tard, je lui ai demandé
d'achever une autre oeuvre incomplète, mais il a refusé.
Avant Süssmayr, j'ai demandé à l'autre
élève de Wolfgang, Eybler. Il a essayé,
mais il m'a tout rapporté en disant que « personne
ne pouvait se mesurer au génie de Mozart ». Un
seul pouvait oser se croire assez malin, pour faire une fausse
signature : Süssmayr.
JMG : On parle aujourd'hui de Beethoven
comme d'un autre génie de la musique.
Constanze Mozart
: S'il était un génie, pourquoi avait-il
encore besoin de prendre des leçons à 17 ans
? Et combien de temps lui fallut-il parfois, pour achever
une composition ? Il écrivait beaucoup dans la souffrance,
alors que Wolfgang écrivait sans la joie. Oh ! mais
les notes ne lui tombaient pas des manches. Comme il l'a dit
un jour « pour n'avoir plus à me donner du
mal aujourd'hui, j'ai dû m'en donner beaucoup hier ».
Il a tout appris lorsqu'il était enfant ; c'est peut-être
pour cela qu'il était de toute petite taille. Beethoven
a tout appris plus tard, c'était peut-être une
différence. Enfin je ne sais pas ; je ne veux pas être
insultante. J'ai toujours beaucoup apprécié
la musique de Beethoven et je suis allée l'entendre
en concert. Et puis j'avais de la peine pour lui, car il était
amoureux d'une de mes amies qui s'est mariée avec un
autre prétendant. Je crois qu'il était très
malheureux. Si Wolfgang avait vécu davantage, ils auraient
joué ensemble, j'en suis certaine, car ils étaient
animés de la même sincérité et
de la même fièvre honnête dans leur art.
JMG : Et que dites-vous de Hofdemel
qui a défiguré sa femme au rasoir à cause
de Mozart? Et Nancy Storace ?
Constanze Mozart
: On veut toujours que les génies épousent
des andouilles et qu'ils les trompent, c'est terrible. Magdalena
Hofdemel n'était pas la maîtresse de Wolfgang,
j'en ai la preuve formelle. On en parle assez dans le 1er
tome des "Confessions". Quant à Nancy Storace,
il est vrai qu'elle était fort belle et chantait admirablement.
Lorsqu'elle est partie pour Londres, Wolfgang a entretenu
avec elle une correspondance. Elle n'a jamais voulu me donner
ses lettres, même avant de mourir. Elle a tout brûlé.
JMG : Savez-vous ce que ces lettres
contenaient ?
Constanze Mozart
: Pas vraiment, mais parfois, j'ajoutais un mot de
ma main. Elles contenaient des poésies, des petites
compositions musicales, des plaisanteries et des regrets de
la distance, aussi. Mais surtout, Nancy cherchait une situation
de compositeur pour Wolfgang, car Vienne nous tournait le
dos, et les bouderies de la noblesse ne nous garantissait
plus assez d'argent pour vivre. Et puis, Wolfgang souhaitait
ouvrir une loge maçonnique accessible aux femmes. Nancy
s'intéressait de près à ce projet et
se chargeait de glaner des informations à Londres,
car la franc-maçonnerie y était considérée
avec moins d'hostilité qu'à Vienne. Nous espérions
être inititées toutes les deux, comme cela était
possible en France.
JMG : Parlez-vous de la franc-maçonnerie
dans « les confessions de Constanze Mozart » ?
Constanze Mozart
: Oui, bien sûr. Pourquoi éviter le sujet,
puisqu'il me touchait de près et qu'il procurait à
Wolfgang la liberté de pensée qu'il n'a jamais
voulu renier, malgré les menaces que nous subissions.
Pourquoi devrait-on cacher que l'on revendique le droit à
la Liberté, à l'Egalité, à la
Fraternité ? Mozart était convaincu du bien-fondé
de son engagement. C'est pour cela que ces vertus étaient
fermement défendues dans ses opéras. N'oubliez
pas, qu'il ne se contentait pas d'écrire la musique
:les dialogues ont souvent été écrits
de sa main.
JMG : Parlons de vos enfants, si
vous le voulez bien.
Constanze Mozart
: Malgré les multiples grossesses et nombreuses
naissances, je n'ai pu garder que 2 enfants vivants, jusqu'
à l'âge adulte. Ils ne se sont pas mariés
et n'ont pas eu d'enfant. Peut-être ont-ils souffert
de l'immense notoriété de leur père et
du poids infini qu'on a déposé sur leurs épaules.
J'ai commis aussi des erreurs dans leur éducation,
j'étais désespérée, je ne me rendais
pas compte. Leur destin est directement lié à
celui de leur père. C'est terrible pour une mère,
de regarder ses propres enfants souffrir et massacrer leur
existence.
JMG : Quelle est la dernière
chose que vous aimeriez dire ?
Constanze Mozart
: Je voudrais dire qu'il faut cesser d'offenser la
mémoire de Mozart en m'insultant. Je n'étais
pas une crétine froide et calculatrice. J'ai essayé
de survivre dans un univers qui ne laissait aucune chance
aux faibles. Je me suis battue pour laver mon honneur et préserver
la mémoire de l'homme que j'aimais. Peut-être
aussi, puis-je ajouter un petit détail : je préfère
que l'on écrive mon nom avec un Z, car c'est ainsi
que Wolfgang l'écrivait, lorsqu'il ne m'appelait pas
« Chère excellente petite femme de mon coeur.
» Croyez-vous queaprès tant deamour, on puisse
regretter cette merveilleuse entente ? Ecoutez les musiques
de mon Homme vous serez alors, un moment, guéri de
toutes vos misères.

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